Précision du vocabulaire

Précision du vocabulaire

Daniel Adam philosophe de tradition orale

«  Le penseur a besoin de l’imagination, de l’élan de l’abstraction, de l’élévation au-dessus des sens, de l’invention, du pressentiment, de l’induction, de la dialectique, de la déduction, de la critique, de la réunion des matériaux, de la pensée impersonnelle, de la contemplation et de la vision synthétique, et, dernier point et non le moindre, de justice et d’amour envers tout ce qui est. » Nietzsche. 1881.

   Dans la foire aux discours convenus, il importe de préciser son vocabulaire. Un avis en valant bien un autre, nous suivons celui d'Alain : « Une analyse directe des mots usuels permet toujours de traiter honorablement n'importe quelle question. »

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SUR LA RAISON

   Les intellectuels confondent souvent intellect et entendement. Kant, qualifié abusivement d'auteur difficile, a même opposé la raison (Vernunft en allemand) à l'entendement (Verstand). À se perdre dans le sens équivoque des mots, nous subissons le sabir du discours philosophique, un des « jeux de langage » recensés par Wittgenstein.

      

   Quand la raison est intuitive, c'est-à-dire immédiate et directe , le terme convenant est l'intellect : Hélène est belle à croquer. L'idée de beauté, constat d'une sensibilité individuelle, suffit à mettre en fièvre ! Ce type de connaissance est loin d'être simpliste. Aristote, Averroès ou Thomas d'Aquin ont accordé la primauté de l'intellect sur la raison.

      

  Par contre, si elle est discursive, c'est-à-dire empruntant le discours et le raisonnement logique, l'entendement est plus approprié (du latin ratio). Nous combinons ainsi concepts et propositions pour aboutir à une démonstration , qui nous évite d'être pris pour des poires : la beauté est survalorisée passe pour l'expression des qualités intérieures ! La belle apparence est chargée d'histoire et de culture, donc impossible à définir universellement.
 
Henri Poincaré confirme : « C'est par la logique qu'on démontre, c'est par l'intuition qu'on invente... La faculté qui nous apprend à voir, c'est l'intuition ; sans elle, le géomètre serait comme un écrivain ferré sur la grammaire, mais qui n'aurait pas d'idées ».

  Mais CERISE ne l'entend pas ainsi : pour elle, la pensée ne s'exerce qu'au contact des événements qui marquent notre vie (phénomène). Elle est presque en accord avec Boileau : « la raison, pour marcher, n'a souvent qu'une voie ».

   La raison, caractère universel de l'humain, est écartelable en tous sens quand elle s'oppose à l'expérience. L'intérêt de la spéculation, aussi importante soit-elle pour accéder au raisonnement logique, est conditionné. Il ne s'exprime que dans la raison pratique. NOUGATINE est impérative : " l'esprit humain est tout entier".

   Ce conflit dévoile les limites internes de la pensée : celles d'une impasse. Le dialogue critique (dialectique) témoigne alors de cette finitude pour la dépasser par de nouvelles hypothèses. Ces difficultés insurmontables (apories) constituent ainsi le pilotis théorique qui étaye la recherche en philosophie des sciences.

   Pour Nomza Chomsky, " le chemin qui va des données de l’expérience à leur interprétation et, de là, à leur compréhension est complexe ". Aucun acquis culturel de consistance n'offre de garantie contre la rupture entre une idée précise et un état de fait. Martin Heidegger, philosophe aux intuitions géniales et manieur de concepts compliqués, débita des banalités nazies aux volontaires de l'Arbeintdienst. Le juriste et philosophe Carl Schmitt, qui se considérait lui-même comme le fils spirituel de Hobbes, n’a jamais exprimé de regret sur sa collaboration avec le régime nazi et la légitimité de celui-ci. Personne n'est donc l'abri d'une disjonction patente entre penser et agir.

   Mieux vaut donc ignorer la distinction du fidéiste Kant et considérer que l’entendement, cette faculté de comprendre, n’est pas la raison. D'autant qu'elle n'apporte aucune lucidité sur la réalité d'un monde qui ne donne guère de raisons de se réjouir. Même si le « fétichisme d'Hélène », en tant que femme-marchandise, est une des clefs pour comprendre en quoi le résultat de l"activité humaine s'oppose à l'humanité.

   La fin de la présence humaine est devenue concevable. Nous ne sommes pas menacés par les forces de la nature, mais par nous-mêmes. Il n'y a pas de destin imprévisible suspendu au-dessus de nous, mais un misérable gâchis dont nous avons la responsabilité.

La complexité du social étant une constante historique, l’indignation individuelle ne sert pas à grand-chose si à un moment ou un autre elle ne débouche pas sur un engagement direct, sur un ferment de révolte, visant à s’opposer ouvertement aux causes qui l’ont motivée. Dénoncer les injustices du  "système", en occupant les places publiques, en défilant avec des pancartes à slogans et en signant des pétitions en ligne afin de « changer le monde », n'est que d'une utilité politique limitée si vous n'avez pas le souci de penser par vous-même, d'être critique par rapport à ce qu'on vous dit ou ce qu'on vous donne à voir

Pour faire universitaire

LIBERTÉ DE PENSÉE ET LIBERTÉ DE PAROLE

La liberté de pensée est au fondement de la philosophie.

 Dès ses origines, des philosophes ont revendiqué s’affranchir de la tutelle des mythologies et des religions afin de poser les problèmes de la connaissance sur un plan rationnel, déployant ainsi les bases d’une recherche de la vérité qui s’étendra aux autres problèmes philosophiques sur l’être, l’éthique, la politique... Cette volonté de penser librement s’est aussi manifestée dans un désir de transmission des idées et de liberté de parole. Cependant, dès ses balbutiements, cette liberté dérange l’ordre établi et la philosophie s’expose au mépris, aux railleries et à l’animosité. À l’instar de Socrate, qui incarne la figure emblématique du philosophe ayant payé de sa vie sa liberté de parole, plusieurs autres penseur.ses ont dû s’exiler, se rétracter ou user de différents subterfuges ou pseudonymes afin de sauver leur vie. 

L’histoire de la philosophie nous montre que l’exercice de cette liberté nécessite du courage et expose les penseur.ses aux risques. Les intellectuel.les sont aussi souvent dans les premières cibles des régimes tyranniques et totalitaires; et si, à défaut d’être pris.es pour cible, ils ou elles collaborent, qu’en est-il alors de leur liberté de pensée? Celle-ci peut-elle aller de pair avec l’exercice du pouvoir ou encore, son accointance?
Paradoxalement, l’histoire de la philosophie nous fait prendre conscience que cette liberté de pensée et de parole s’est constituée en excluant certains discours — pensons à Platon qui voulait censurer les poètes dans sa cité idéale. Le discours rationnel s’est ainsi posé contre les discours mythologiques et religieux, contre les émotions, contre la parole des femmes ou de celle des non-occidentaux.ales, des étranger.ères. Plusieurs penseur.ses sont cependant venus remettre en question cette hégémonie de la rationalité afin de revaloriser d’autres types de discours. L’histoire de la philosophie pourrait ainsi se lire comme l’histoire de ces controverses sur les lieux de la liberté, voire sur la possibilité même d’une pensée libre. Certains débats soulèvent aujourd’hui la question de savoir qui a le droit de parler, qui est autorisé à traiter de certaines problématiques (les questions relatives au féminisme, à la race, au colonialisme…).

Quel chemin ?

Noémie Adam-Cuvillier

Le chemin qui va des données de l’expérience à leur interprétation et, de là, à leur compréhension est complexe.

Nous pouvons distinguer plusieurs catégories de problèmes.


L’une relève des sciences: perception visuelle, compréhension du langage, etc. Elle conduit à enquêter sur la nature des systèmes cognitifs, sur leur croissance et leur développement chez l’individu, et sur leur évolution au sein de l’espèce. Dans certains domaines, il existe des réponses plausibles ; dans tous, il reste de nombreux mystères.

Une autre catégorie de problèmes touche aux affaires humaines et soulève des questions, explorées par Pascal, Orwell et beaucoup d’autres, sur la manière dont les intérêts, les doctrines, les institutions, les relations de pouvoir et d’autres facteurs interfèrent dans ce que nous finissons par croire – ou parfois choisissons de croire – sur le monde, sur la place qui y est la notre, sur nos responsabilités, et sur la manière dont nous les remplissons ou, souvent, ne les remplissons pas.
                          Noam CHOMSKY

Entedement

Si nous prenons en main un volume quelconque, de théologie ou de métaphysique scolastique, par exemple, demandons-nous : Contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité et le nombre ? Non. 

Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et d’existence ? Non. 

Alors, mettez-le au feu, car il ne contient que sophismes et illusions. 

David Hume, Enquête sur l’entendement humain (1748) [Paris, Flammarion, 1983, p247]

Peut-on ne pas croire ?

Daniel Adam anarchiste

Tout en se disant incroyants, certains intellectuels se posent aujourd’hui en défenseurs de la religion au nom de choses comme le besoin de sacré et de transcendance, ou le fait que le lien social ne peut être, en dernière analyse, que de nature religieuse.

Mais ce que l’on observe actuellement correspond sans doute moins à un « retour du religieux » qu’à ce que Musil appelait la « nostalgie de la croyance », qu’une époque par ailleurs foncièrement incroyante a une tendance fâcheuse à confondre avec la croyance elle-même. Et ce à quoi nous sommes confrontés est en réalité bien plus une utilisation nouvelle de la religion – dans ce qu’elle peut comporter de plus traditionnel et même de plus archaïque – par le pouvoir et la politique, qu’un renouveau religieux proprement dit.

En ouvrant une brèche dans nos certitudes les plus fondamentales en matière de théorie de la connaissance et d’épistémologie, le postmodernisme a pris, consciemment ou non, le risque d’encourager les religions à s’y engouffrer, avec l’espoir de réussir à récupérer une partie de l’ascendant qu’elles ont exercé pendant longtemps sur le monde intellectuel lui-même et perdu ensuite largement au profit de la science moderne.

Jacques BOUVERESSE, professeur au Collège de France de 1995 à 2010.