Éprouver la raison

Après avoir défendu la libre pensée, affirmé que la liberté n’existe qu’à la condition d’être pratiquée, puis montré qu’il faut penser sans mutiler le réel, reste à interroger la raison elle-même. Non pour l’abattre, mais pour la soumettre à sa véritable exigence : ne valoir qu’éprouvée par le réel, par l’expérience, par la contradiction, par le dialogue, et non par la seule autosatisfaction de ses systèmes.
Délivrer
La raison n’est pas une idole. Elle n’est ni une substance pure, ni une faculté suspendue au-dessus du monde, ni un tribunal éternel devant lequel l’existence devrait comparaître. Si elle vaut, c’est parce qu’elle se forme dans le contact avec le réel, dans l’épreuve de l’expérience, dans la confrontation avec ce qui résiste à nos catégories trop simples.
On la dit universelle. Elle l’est en droit, comme puissance de distinguer, de relier, d’inférer, de critiquer et de juger. Mais elle n’apparaît jamais, en fait, qu’incarnée dans des langues, des histoires, des traditions, des conflits, des conditions sociales déterminées. Une raison sans monde n’est qu’une abstraction. Une raison sans histoire n’est qu’un masque.
Il ne s’agit donc pas de diminuer la raison, mais de la sauver de la métaphysique qui la fige. Dès qu’elle s’imagine autosuffisante, dès qu’elle se coupe de l’expérience, elle se durcit, se stérilise et finit par ne plus rien comprendre de ce qu’elle prétend éclairer.
Éprouver
La raison est mise à l’épreuve dès qu’elle s’oppose à l’expérience au lieu de travailler avec elle. Car l’expérience n’est pas l’ennemie de la pensée ; elle en est la matière vive, la résistance féconde, le terrain d’essai. Une raison qui ne veut rien apprendre du monde réel se condamne à ne dialoguer qu’avec ses propres fictions.
Penser ne consiste donc pas à plaquer sur le monde un ordre déjà constitué. Penser, c’est éprouver ses catégories, déplacer ses hypothèses, corriger ses schèmes, reprendre ses conclusions. La raison n’avance pas par souveraineté, mais par rectification.
En cela, elle demeure inséparable de l’enquête. Elle ne possède pas la vérité comme un bien acquis ; elle cherche à s’en approcher par comparaison, par hypothèse, par mise à l’épreuve, par reprise critique. Là où elle prétend s’installer dans une certitude close, elle cesse d’être raison vivante pour devenir doctrine.
Discuter
La raison n’existe pas davantage dans le monologue que dans l’abstraction. Elle ne se déploie pleinement que dans la confrontation des arguments, dans la possibilité du désaccord, dans la discussion critique des points de vue. Penser seul peut être nécessaire ; mais penser sans se laisser atteindre par autrui, c’est encore tourner dans le cercle de ses propres prémisses.
Le dialogue critique n’a donc rien d’un supplément de politesse. Il constitue l’une des formes mêmes de la rationalité. Non parce que toutes les opinions se vaudraient, mais parce qu’aucune pensée ne se suffit à elle-même. La raison ne s’affaiblit pas dans la contradiction ; elle y trouve l’une de ses conditions de vigueur.
C’est pourquoi la libre pensée ne peut être ni oraculaire, ni solipsiste. Elle ne vaut qu’à la condition de se soumettre elle-même à l’examen qu’elle exige des autres. Une raison qui ne supporte pas la critique cesse d’être raison ; elle devient autorité.
Refuser
Il faut alors dire nettement ce que trop d’esprits brouillent aujourd’hui : la diversité des cultures, des langues, des traditions ou des expériences n’autorise en rien à conclure que la raison serait multiple. Cette thèse est confondante.
Ce qui est multiple, ce sont les usages de la raison, ses médiations historiques, ses formes d’énonciation, ses développements inégaux, ses illusions, ses déformations idéologiques. Mais la raison elle-même ne se fragmente pas en essences culturelles closes. Sans quoi il n’y aurait plus ni discussion possible, ni désaccord argumentable, ni recherche partageable du vrai.
Soutenir qu’il existerait plusieurs raisons irréductibles les unes aux autres, c’est ruiner la possibilité même du débat. Car si chaque groupe, chaque époque, chaque civilisation disposait de sa raison propre, nul conflit théorique ne pourrait être tranché autrement que par la force, l’habitude ou l’appartenance. On ne discuterait plus ; on juxtaposerait des clôtures.
Distinguer
Reconnaître l’unité de la raison ne signifie pourtant ni nier la diversité des mondes humains, ni oublier l’historicité des formes de pensée. Cela signifie seulement qu’à travers cette diversité, il demeure possible de comparer, de critiquer, de corriger, de discuter ce qui vaut. Sans cette possibilité, il n’y aurait plus ni philosophie, ni science, ni conflit rationnel, mais seulement des monologues collectifs protégés par leurs frontières symboliques.
Il faut donc tenir ensemble deux vérités. Premièrement, la raison est universelle en droit. Deuxièmement, elle est toujours située dans ses usages. La confondre avec ses incarnations particulières, c’est la provincialiser ; lui retirer toute portée universelle, c’est la dissoudre.
Ainsi faut-il rejeter tout autant la raison dogmatique, qui se prétend hors monde, que la raison relativisée, qui se dissout dans la pluralité des appartenances. L’une idolâtre la raison, l’autre la ruine. Aucune des deux ne permet encore de penser.
Combattre
L’histoire de la raison est inséparable d’un combat contre les explications mythologiques, contre les tutelles religieuses, contre les autorités qui prétendaient fixer une fois pour toutes le sens du monde et la place des humains en son sein. À ce titre, la raison fut une force de désenchantement et d’émancipation.
Mais ce travail critique perd toute portée s’il aboutit à faire de la raison elle-même une nouvelle transcendance. Il ne suffit pas de remplacer les dieux par des concepts, les prêtres par des experts, les dogmes révélés par des orthodoxies savantes. Une pensée libre ne substitue pas une idole à une autre.
La raison ne doit donc pas être sacrée. Elle doit être exigeante. Elle ne doit pas dominer ; elle doit élucider. Elle ne doit pas régner comme un pouvoir séparé, mais opérer comme une pratique critique, toujours exposée à ses propres limites.
Garantir
La liberté de penser est au fondement même de l’exercice rationnel. Là où il n’est plus permis de questionner, de mettre en doute, d’examiner les croyances, les institutions et les normes, la raison recule aussitôt. Elle ne respire que dans un espace où les évidences reçues peuvent être contestées.
Mais cette liberté n’est pas un droit purement formel. Elle exige des conditions matérielles et culturelles d’existence : instruction, accès aux savoirs, possibilité de débattre, temps pour lire, comparer, réfléchir. Une société qui célèbre abstraitement la raison tout en organisant la précipitation, l’abrutissement et la dépendance intellectuelle travaille contre elle.
Il faut donc refuser de séparer la raison de ses conditions d’exercice. Une raison invoquée comme principe, mais privée de moyens concrets, n’est qu’une fiction rhétorique au service de l’ordre établi.
Émanciper
La raison ne vaut finalement que si elle demeure liée à une tâche d’émancipation. Non parce qu’elle détiendrait à elle seule la clé du salut humain, mais parce qu’elle permet de défaire les illusions, de débusquer les contradictions, d’analyser les rapports de domination et de nommer ce qui se cache sous les mots de l’évidence.
Elle n’est donc ni une fin en soi, ni un simple outil neutre. Elle est une pratique de clarification, une discipline du discernement, une puissance de désillusion active. Elle aide à sortir de la sujétion, à condition de ne pas se transformer elle-même en instance de sujétion.
Ainsi se prolonge le mouvement ouvert par les pages précédentes. Penser libre, vivre debout, penser sans mutiler le réel, éprouver la raison : ces gestes n’en font qu’un. Car il n’y a pas de liberté sans pensée, pas de pensée sans lucidité, et pas de lucidité sans une raison assez forte pour se critiquer elle-même sans se dissoudre.
Daniel Adam
LIBERTÉ DE PENSÉE ET LIBERTÉ DE PAROLE

La liberté de pensée est au fondement de la philosophie.
Dès ses origines, des philosophes ont revendiqué s’affranchir de la tutelle des mythologies et des religions afin de poser les problèmes de la connaissance sur un plan rationnel, déployant ainsi les bases d’une recherche de la vérité qui s’étendra aux autres problèmes philosophiques sur l’être, l’éthique, la politique... Cette volonté de penser librement s’est aussi manifestée dans un désir de transmission des idées et de liberté de parole. Cependant, dès ses balbutiements, cette liberté dérange l’ordre établi et la philosophie s’expose au mépris, aux railleries et à l’animosité. À l’instar de Socrate, qui incarne la figure emblématique du philosophe ayant payé de sa vie sa liberté de parole, plusieurs autres penseur.ses ont dû s’exiler, se rétracter ou user de différents subterfuges ou pseudonymes afin de sauver leur vie.
L’histoire de la philosophie nous montre que l’exercice de cette liberté nécessite du courage et expose les penseur.ses aux risques. Les intellectuel.les sont aussi souvent dans les premières cibles des régimes tyranniques et totalitaires; et si, à défaut d’être pris.es pour cible, ils ou elles collaborent, qu’en est-il alors de leur liberté de pensée? Celle-ci peut-elle aller de pair avec l’exercice du pouvoir ou encore, son accointance?
Paradoxalement, l’histoire de la philosophie nous fait prendre conscience que cette liberté de pensée et de parole s’est constituée en excluant certains discours — pensons à Platon qui voulait censurer les poètes dans sa cité idéale. Le discours rationnel s’est ainsi posé contre les discours mythologiques et religieux, contre les émotions, contre la parole des femmes ou de celle des non-occidentaux.ales, des étranger.ères. Plusieurs penseur.ses sont cependant venus remettre en question cette hégémonie de la rationalité afin de revaloriser d’autres types de discours. L’histoire de la philosophie pourrait ainsi se lire comme l’histoire de ces controverses sur les lieux de la liberté, voire sur la possibilité même d’une pensée libre. Certains débats soulèvent aujourd’hui la question de savoir qui a le droit de parler, qui est autorisé à traiter de certaines problématiques (les questions relatives au féminisme, à la race, au colonialisme…).
Quel chemin ?

Le chemin qui va des données de l’expérience à leur interprétation et, de là, à leur compréhension est complexe.
Nous pouvons distinguer plusieurs catégories de problèmes.
L’une relève des sciences: perception visuelle, compréhension du langage, etc. Elle conduit à enquêter sur la nature des systèmes cognitifs, sur leur croissance et leur développement chez l’individu, et sur leur évolution au sein de l’espèce. Dans certains domaines, il existe des réponses plausibles ; dans tous, il reste de nombreux mystères.
Une autre catégorie de problèmes touche aux affaires humaines et soulève des questions, explorées par Pascal, Orwell et beaucoup d’autres, sur la manière dont les intérêts, les doctrines, les institutions, les relations de pouvoir et d’autres facteurs interfèrent dans ce que nous finissons par croire – ou parfois choisissons de croire – sur le monde, sur la place qui y est la notre, sur nos responsabilités, et sur la manière dont nous les remplissons ou, souvent, ne les remplissons pas.
Noam CHOMSKY
Entendement
Si nous prenons en main un volume quelconque, de théologie ou de métaphysique scolastique, par exemple, demandons-nous : Contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité et le nombre ? Non.
Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et d’existence ? Non.
Alors, mettez-le au feu, car il ne contient que sophismes et illusions.
David Hume, Enquête sur l’entendement humain (1748) [Paris, Flammarion, 1983, p247]
Peut-on ne pas croire ?

Tout en se disant incroyants, certains intellectuels se posent aujourd’hui en défenseurs de la religion au nom de choses comme le besoin de sacré et de transcendance, ou le fait que le lien social ne peut être, en dernière analyse, que de nature religieuse.
Mais ce que l’on observe actuellement correspond sans doute moins à un « retour du religieux » qu’à ce que Musil appelait la « nostalgie de la croyance », qu’une époque par ailleurs foncièrement incroyante a une tendance fâcheuse à confondre avec la croyance elle-même. Et ce à quoi nous sommes confrontés est en réalité bien plus une utilisation nouvelle de la religion – dans ce qu’elle peut comporter de plus traditionnel et même de plus archaïque – par le pouvoir et la politique, qu’un renouveau religieux proprement dit.
En ouvrant une brèche dans nos certitudes les plus fondamentales en matière de théorie de la connaissance et d’épistémologie, le postmodernisme a pris, consciemment ou non, le risque d’encourager les religions à s’y engouffrer, avec l’espoir de réussir à récupérer une partie de l’ascendant qu’elles ont exercé pendant longtemps sur le monde intellectuel lui-même et perdu ensuite largement au profit de la science moderne.
Jacques BOUVERESSE, professeur au Collège de France de 1995 à 2010.