Pensée du complexe

Penser sans mutiler le réel

Après avoir affirmé la nécessité de penser librement, puis montré que la liberté n’existe qu’à la condition d’être pratiquée, il faut encore interroger la forme même d’une pensée capable d’affronter le réel sans le simplifier. Car la libre pensée ne vaut qu’autant qu’elle refuse les découpages binaires, les évidences fabriquées et les modèles préalablement donnés.

Enquêter

   S’il n’existe pas de liberté réelle sans rupture avec les tutelles, il n’existe pas davantage de pensée libre sans rupture avec les fausses clartés. Toute pensée qui simplifie excessivement le réel finit par le trahir.

John Dewey l’avait vu : il n’existe pas de solution finale, parce que toute solution introduit à son tour de nouvelles difficultés. Tant qu’elle demeure liée à l’enquête, la philosophie peut contribuer à formuler les problèmes, à déplacer les questions, à proposer des hypothèses. Mais dès qu’elle prétend se clore dans une réponse ultime, elle cesse d’être recherche pour devenir apologétique ou propagande.

Si Dewey montre qu’il n’existe pas de solution finale, j’en tire pour ma part une conséquence plus radicale encore : il n’existe ni principe premier, ni fondement ultime, ni prérequis intangible de l’organisation humaine. Il n’y a pas d’ordre social prédéterminé. Il n’existe que des constructions historiques, provisoires, contradictoires, toujours susceptibles d’être reprises, déplacées, corrigées. En ce sens, la pensée du complexe relève d’une logique d’expérimentation ouverte plutôt que d’un modèle préalablement donné : c’est un chemin qui se trace en marchant.

Relier

   La pensée du complexe prolonge ainsi, sur le terrain de la méthode, ce que la libre pensée et la liberté comme pratique exigeaient déjà sur le terrain critique et politique. Penser librement ne consiste pas seulement à récuser les dogmes ; cela suppose encore de savoir penser ce qui est noué, entremêlé, contradictoire.

Par l’enquête pragmatiste autant que par la dialectique matérialiste, il devient possible de penser la société en termes de rapports, de transformations et d’interdépendances. Une telle pensée s’attache à ce qui est tissé ensemble : aux relations du tout et des parties, des parties entre elles, et de l’ensemble avec son milieu.

Elle ne choisit ni le réductionnisme ni le holisme. Elle les met en tension, les confronte, les dépasse en les obligeant à rendre compte l’un de l’autre. Penser le complexe, c’est refuser aussi bien l’ivresse du détail que le vertige du tout abstrait.

Déplacer

   Voilà plus de quarante ans que je poursuis cette exigence. J’en avais formulé, dès le début des années 1980, une première image : celle d’un « cube tactique ».

Dans l’observation extérieure d’un cube, toutes les faces ne sont jamais visibles à la fois. Aucun regard ne suffit à en épuiser l’intelligibilité. Il faut se déplacer, sortir de sa perspective immédiate, rompre avec la souveraineté paresseuse du donné. Penser exige ce déplacement.

La raison ne se réfère jamais à des points fixes et éternels. Elle travaille toujours à partir de repères variables dans l’espace et dans le temps. C’est pourquoi penser ne consiste pas à répéter le visible, mais à déplacer ses prises sur le réel afin d’en approcher les articulations cachées.

Distinguer

   Je préfère parler de pensée du complexe plutôt que de pensée complexe. La nuance n’est pas secondaire. Elle signifie qu’il ne s’agit pas d’une doctrine supplémentaire, mais d’un effort pour penser ce qui est lié, intriqué, interdépendant, conflictuel.

Le complexe n’est pas le confus. Il ne désigne pas ce qui serait obscur par nature, mais ce qui ne peut être compris à partir d’une seule cause, d’un seul niveau, d’un seul principe explicatif. Le mot renvoie à ce qui est noué, composé de plusieurs dimensions dépendantes les unes des autres.

Penser le complexe, ce n’est donc pas obscurcir le monde. C’est retirer à la pensée le droit de le mutiler.

Rompre avec le binaire

Nous raisonnons le plus souvent à partir d’un socle logique indispensable, hérité de la tradition classique, qui ordonne les idées, les jugements et les raisonnements selon une logique bivalente. Cette logique est utile, rigoureuse, parfois nécessaire. Mais elle ne suffit pas à saisir un monde historique et social traversé d’incertitudes, de médiations, de contradictions et de devenirs.

La pensée analytique et binaire tend à voir le politique comme un théâtre de face-à-face : la gauche contre la droite, un parti contre un autre, un camp contre son rival. Même la lutte des classes peut alors être rabattue sur des oppositions trop simples, comme si les forces sociales existaient à l’état pur.

Mais le réel déborde toujours ces découpages. Les contradictions traversent les camps, les temporalités se superposent, les alliances déplacent les lignes, les intérêts se croisent, les antagonismes changent d’échelle. Le binaire rassure ; il n’éclaire pas assez.

Oser

   La pensée du complexe exige donc une rigueur plus haute, non un relâchement. Il ne s’agit ni de renoncer à la logique, ni de faire l’éloge du flou, mais d’apprendre à raisonner avec des degrés, des transitions, des contradictions non résolues, des effets de contexte, des déplacements de perspective.

Cela ne peut être abandonné à des experts, à des spécialistes ou à une avant-garde. Le chemin anarchiste invite au contraire à oser penser par soi-même. Non dans le mépris des savoirs, mais dans le refus de toute dépossession intellectuelle.

Dans un monde congestionné par les images, les informations et les injonctions de tous ordres, une pensée critique est déjà difficile. Une pensée du complexe l’est plus encore. Mais cette difficulté n’est pas une objection : elle est la condition même d’une liberté de penser qui ne se paie pas d’abstractions.

Émanciper

   La pensée du complexe ne vaut pas comme exercice de virtuosité intellectuelle. Elle peut fournir des outils décisifs à une politique de transformation sociale et d’émancipation, précisément parce qu’elle interdit de confondre la libération avec l’application d’un modèle tout fait.

Elle n’est ni une doctrine ni une conception du monde fermée sur elle-même. Elle est une forme, une méthode, une discipline de pensée. Elle ne dit pas quoi penser une fois pour toutes ; elle oblige à penser autrement.

Ainsi se referme, provisoirement, le mouvement ouvert par les deux pages précédentes. Penser libre, vivre debout, penser sans mutiler le réel : ces trois moments n’en font qu’un. Car il n’y a pas de liberté sans pratique, pas de pratique sans lucidité, et pas de lucidité sans une pensée capable d’affronter la complexité du monde sans se réfugier dans les simplifications qui rassurent les maîtres.

Daniel Adam-Salamon