Déshumanisation du manifestant

                           Une réflexion sur l'obéissance, la violence d'État                              et la responsabilité individuelle

La banalité du mal et la déshumanisation du manifestant

Note liminaire : de quelle « force de l'ordre » parle-t-on ?

Il convient d'établir une distinction fondamentale, trop souvent ignorée dans le débat public. La gendarmerie n'est pas un bloc monolithique. On distinguera la gendarmerie territoriale — force de proximité, au contact quotidien de la population, qui assure la sécurité des personnes et de leurs biens vingt-quatre heures sur vingt-quatre — des escadrons de gendarmerie mobile (EGM), qui relèvent de la Gendarmerie nationale, et des Compagnies républicaines de sécurité (CRS), qui dépendent, elles, de la Police nationale. C'est donc plus particulièrement de ces deux derniers corps qu'il est ici question : ceux dont la spécialisation dans le maintien de l'ordre les expose plus directement à la logique de la dépersonnalisation du manifestant. Cette précision n'est pas anodine : elle traduit aussi l'espoir que les gendarmes territoriaux — encore ancrés, en principe, dans le tissu humain et social de leurs territoires — ne basculent jamais dans cette mécanique de déshumanisation.

L'être humain comme puissance d'agir

   Produit d'une longue évolution biologique et culturelle, l'être humain est fondamentalement un animal social. Il ne survit pas en dehors de la société, non par faiblesse, mais par nécessité structurelle : la solidarité et l'entraide constituent les piliers de toute organisation humaine durable. Tout en transformant son environnement végétal, animal et minéral, il le pense, le nomme et l'organise selon des catégories qui évoluent avec lui.


   Spinoza, dans l'Éthique, pose que chaque être exprime un conatus : ce « désir de persévérer dans son être » qui constitue le fond même de toute existence.[1] Mais ce conatus n'est pas un repli sur soi. Il est relationnel. La puissance d'un individu — sa capacité d'agir, de penser, d'exister pleinement — s'accroît ou diminue selon la qualité de ses rencontres et de ses liens avec les autres. C'est en ce sens que la pensée spinoziste permet de comprendre que l'homme n'est jamais pleinement lui-même dans l'isolement, mais seulement dans un monde de relations où sa puissance peut être augmentée ou diminuée par autrui.[2]


   L'acte de manifester doit alors être compris comme une expression collective de cette puissance d'agir. Le manifestant ne persévère pas dans son être contre la société, mais par elle et avec elle, en affirmant publiquement une présence politique. Réprimer une manifestation, ce n'est donc pas seulement disperser une foule ; c'est atteindre, au sens spinoziste, la puissance d'être d'une multitude. La coopération et la conflictualité ne sont pas des traits d'une prétendue nature humaine immuable : elles sont socialement cultivées, entretenues ou exacerbées par les institutions, les discours et les rapports de pouvoir.

Le langage comme premier instrument de déshumanisation

   Avant le geste, il y a le mot. Avant la matraque, il y a le vocabulaire. Victor Klemperer a montré, dans LTI. La langue du Troisième Reich, comment une langue politique peut préparer les esprits à accepter l'inacceptable.[3] Le nazisme n'a pas commencé par les chambres à gaz. Il a commencé par les mots : Untermenschen, « vermine », « infection », « péril ». On tue symboliquement avant de tuer physiquement. Klemperer l'écrit dans une formule célèbre : les mots peuvent agir « comme de minuscules doses d'arsenic » ; absorbés sans y prendre garde, ils finissent par produire leur effet toxique.[4]


   Cette leçon demeure décisive. Olivier Mannoni, traducteur et essayiste, a prolongé et actualisé cette réflexion dans plusieurs ouvrages essentiels. Dans Traduire Hitler, il analyse le fonctionnement propre de la langue hitlérienne et la manière dont elle rend l'intolérable pensable puis dicible.[5] Dans Coulée brune. Comment le fascisme inonde notre langue, il montre comment les mots de la domination s'infiltrent peu à peu dans le langage ordinaire et dans le discours politique contemporain.[6] Sa formule — « Le fascisme commence par le langage » — résume à elle seule un mécanisme qu'il faut prendre au sérieux : la violence d'État n'advient jamais sans une préparation lexicale et symbolique qui l'autorise.[7]


   Il en va ainsi lorsque des mouvements sociaux sont qualifiés de « guerre », lorsque des citoyens deviennent des « casseurs », des « factieux » ou des « ennemis de la République ». Dans de telles formulations, le langage ne décrit pas une réalité ; il la fabrique. Il prépare psychologiquement et politiquement la possibilité de traiter des manifestants non plus comme des sujets de droit, mais comme des menaces à neutraliser. La déshumanisation commence donc dans les mots, se propage dans les représentations, et finit dans les corps.

Le processus de déshumanisation : nier l'autre comme sujet

   La déshumanisation est le mécanisme par lequel un individu ou un groupe est expulsé du champ de l'humanité reconnue. Souvent inconsciente, cette opération consiste à traiter l'autre — le manifestant présumé casseur, le frère ou la sœur à la peau noire, le migrant décrit comme « envahissant » — comme un objet, un obstacle ou une menace abstraite plutôt que comme une personne concrète. L'individualité de l'autre est niée dans ses dimensions constitutives : son identité, ses liens, son psychisme, son corps, sa dignité.


   Dans le vocabulaire spinoziste, déshumaniser l'autre revient à nier son conatus, c'est-à-dire sa puissance propre d'exister et d'agir. Mais cette négation est aussi une mutilation de soi : celui qui réduit autrui à une chose rompt du même coup le lien qui pouvait augmenter sa propre puissance. Le bourreau s'abîme dans son acte autant qu'il abîme sa victime, même s'il ne le sait pas, précisément parce que sa conscience a été neutralisée par les mots de la domination et par les mécanismes de l'obéissance.

   Ce processus est visible dans le monde du travail, lorsque le salarié est traité comme un instrument au service exclusif d'objectifs productifs. Il l'est tout autant dans le maintien de l'ordre, lorsque le manifestant cesse d'être un citoyen porteur d'un droit pour devenir un élément d'une masse à disperser. Plus le langage officiel l'aura préalablement vidé de son humanité, plus sa réduction à l'état d'objet paraîtra normale.

La servitude volontaire comme passivité de l'esprit

   Spinoza distingue rigoureusement la liberté — état de l'être qui agit selon sa propre nature, guidé par la raison — de la servitude, état de l'être déterminé de l'extérieur, agi par ses passions ou par les ordres d'autrui.[8] Le gendarme mobile ou le CRS qui frappe sans penser n'est pas libre au sens spinoziste. Il est pris dans un état de servitude passionnelle, conditionné par la peur hiérarchique, par l'esprit de corps, par l'identification à une fonction, et par cette passion triste qu'est la haine de l'ennemi désigné.


   La tristesse, chez Spinoza, est ce qui diminue la puissance d'agir.[9] La déshumanisation procède justement de cette diminution, aussi bien chez celui qui la subit que chez celui qui la pratique. La véritable obéissance ne peut être, pour Spinoza, que celle qui s'accorde avec la raison ; dès lors qu'une loi ou un ordre commande d'écraser la puissance d'agir d'autrui au nom de la seule conservation du pouvoir, lui obéir n'est plus un devoir civique mais une capitulation morale.


   La Boétie avait déjà posé le problème dans le Discours de la servitude volontaire : pourquoi des multitudes obéissent-elles à un seul ? Non parce qu'elles y sont toujours contraintes par la seule force, mais parce qu'elles s'habituent à déléguer leur puissance d'agir. L'obéissance mécanique des forces de l'ordre n'est, sous cet angle, que la forme institutionnelle de cette servitude volontaire.

Des individus à la masse : la dépersonnalisation au cœur du maintien de l'ordre

   Dans une manifestation, les forces aux ordres ne voient plus des individualités porteuses d'histoires, de familles, de convictions et de droits. Elles voient une masse. Une masse anonyme, compacte, supposément hostile à l'ordre de l'État. Cette première phase de déshumanisation collective en implique une seconde : la distanciation psychologique et sociale, autrement dit l'indifférence organisée.

   Spinoza parlerait ici d'idées inadéquates : des représentations tronquées, partielles, déformées du réel.[10] Voir dans le manifestant un ennemi plutôt qu'un citoyen, c'est agir sur la base d'une idée inadéquate. Or agir à partir d'idées inadéquates, c'est précisément demeurer dans une forme d'esclavage intellectuel et moral. Celui qui frappe ne frappe alors plus quelqu'un : il applique une procédure, exécute un ordre, invoque la loi. Il se dit non responsable. C'est ce mécanisme qu'Hannah Arendt a nommé la banalité du mal : non la férocité exceptionnelle de monstres, mais la vacuité morale d'exécutants ordinaires.[11]

Le corollaire de l'obéissance : quatre leçons de l'histoire

   Le corollaire de l'obéissance est toujours la déshumanisation. Ce constat réactive un vieux débat philosophique sur l'altérité, la responsabilité et la soumission volontaire. Quatre moments historiques l'illustrent avec une particulière netteté.

   1. La Controverse de Valladolid

La Controverse de Valladolid, réunie entre 1550 et 1551 à la demande de Charles Quint, portait sur une question vertigineuse : les Indiens d'Amérique étaient-ils des êtres pleinement humains, ou pouvait-on légitimement les réduire en servitude ?[12] Le langage théologique et juridique fut ici l'instrument premier de la déshumanisation. Nommer certains êtres comme naturellement inférieurs, c'était déjà préparer les conditions symboliques de leur exploitation. Si les Indiens ne furent finalement pas assimilés à des « esclaves de nature », les Africains, eux, furent durablement objectivés dans l'économie coloniale comme des corps disponibles pour le commerce et l'exploitation.[13]

   2. La rafle du Vél d'Hiv

À l'aube du 16 juillet 1942 commence, dans Paris et sa banlieue, la rafle du Vél d'Hiv. Plus de 13 000 Juifs, dont de nombreux enfants, sont arrêtés avant d'être internés puis déportés vers Auschwitz-Birkenau.[14] L'opération est menée par l'administration française et par des milliers de policiers et gendarmes français, sans mobilisation directe de troupes allemandes lors des arrestations.[15] Ce ne sont pas des abstractions qui ont agi, mais des fonctionnaires obéissants, des hommes qui ont accompli leur tâche en se retranchant derrière les ordres reçus.

   3. Adolf Eichmann et la loi comme alibi

Adolf Eichmann, responsable de la logistique de la « solution finale », affirma lors de son procès avoir simplement obéi aux ordres et à la loi.[11] La loi devient alors bouclier moral, absolution bureaucratique, substitut de la conscience. Derrière cette mécanique se trouve aussi un langage administratif qui anesthésie : « solution finale », « traitement spécial », « évacuation ». Les euphémismes bureaucratiques accomplissent une fonction politique précise : rendre le crime gérable, formulable et exécutable.

   4. Des hommes ordinaires : Christopher Browning

Christopher Browning, dans Des hommes ordinaires, montre avec une rigueur historique remarquable combien il est aisé de transformer des hommes ordinaires — des pères de famille, des artisans, des employés — en bourreaux volontaires.[16] Le 101e bataillon de réserve de la police allemande, qu'il étudie, n'était pas composé de monstres préfabriqués. Il était constitué d'hommes ordinaires, placés dans des conditions institutionnelles, hiérarchiques et psychologiques telles que beaucoup renoncèrent à exercer le choix qui leur restait. Leur conatus moral, pourrait-on dire en termes spinozistes, s'est trouvé progressivement étouffé par la discipline, le conformisme et la peur du jugement de leurs pairs.

L'État totalitaire et l'effacement du moral

   C'est précisément ce zèle à obéir, sans état d'âme ni questionnement, qui fait des appareils purement « aux ordres » un organe potentiellement totalitaire. Günther Anders l'a formulé avec force : l'essence de l'État totalitaire consiste à effacer la dualité du légal et du moral.[17] Lorsque la légalité suffit à justifier n'importe quel acte, la conscience individuelle n'est plus un frein mais un résidu à éliminer.

Spinoza aiderait ici à préciser le danger : un tel État ne se contente pas d'obtenir l'obéissance ; il colonise les esprits au point de faire passer l'obéissance pour la vertu elle-même. Klemperer, puis Mannoni, montrent que cette colonisation s'opère d'abord dans la langue. L'ordre injuste n'est vraiment solide que lorsqu'il devient dicible dans une langue qui l'innocente.

La banalité du mal, aujourd'hui

   Se taire sur ce drame de l'obéissance, c'est entretenir le défaitisme qui met les uns en conflit avec les autres. Les médias qui reprennent sans examen le vocabulaire du pouvoir contribuent aussi à cette banalisation : les manifestants deviennent « casseurs », les mobilisations deviennent « guerres », les mutilations et les charges deviennent de simples « opérations de maintien de l'ordre ». La neutralité apparente des mots masque alors une prise de parti effective.

   La déshumanisation du manifestant n'est pas un accident. Elle est une méthode. Elle commence dans les mots, se poursuit dans les représentations, se justifie dans les institutions, et s'achève dans les corps brisés. L'antidote ne réside pas seulement dans la condamnation morale des exécutants, mais dans la reconstruction d'un monde commun où les êtres humains sont reconnus comme des sujets de droit, des puissances d'agir, et non comme des masses à administrer ou à frapper.

6 juin 2026
Daniel Adam-Salamon

[1]: Baruch Spinoza, Éthique, III, proposition 6 : « Chaque chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être. »
[2]: Voir notamment Baruch Spinoza, Éthique, IV, proposition 18, scolie ; et Traité politique, II, 15, sur l'utilité réciproque des hommes et l'accroissement de puissance dans la vie commune.
[3]: Victor Klemperer, LTI. La langue du Troisième Reich, trad. Élisabeth Guillot, Albin Michel, 1996.
[4]: Ibid.
[5]: Olivier Mannoni, Traduire Hitler, Héloïse d'Ormesson, 2022.
[6]: Olivier Mannoni, Coulée brune. Comment le fascisme inonde notre langue, Héloïse d'Ormesson, 2024.
[7]: Formule d'Olivier Mannoni reprise dans plusieurs entretiens publics consacrés à Coulée brune et à son travail sur la langue du nazisme.
[8]: Baruch Spinoza, Éthique, IV, préface.
[9]: Baruch Spinoza, Éthique, III, définition des affects, notamment la tristesse comme passage à une moindre perfection.
[10]: Baruch Spinoza, Éthique, II, propositions 35 à 40, sur les idées inadéquates et la connaissance mutilée.
[11]: Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, trad. Anne Guérin, Gallimard, 1966.
[12]: Sur la Controverse de Valladolid, voir Bartolomé de Las Casas, Très brève relation de la destruction des Indes ; et les travaux d'histoire intellectuelle consacrés au débat entre Las Casas et Sepúlveda.
[13]: Sur la légitimation religieuse et juridique de l'esclavage colonial, voir les travaux historiques sur les bulles pontificales du XVe siècle et sur l'économie atlantique de la traite.
[14]: Sur la rafle du Vél d'Hiv, voir Laurent Joly, La rafle du Vel d'Hiv, Grasset, 2022.
[15]: Ibid.
[16]: Christopher R. Browning, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, Les Belles Lettres, 1994.
[17]: Günther Anders, réflexion reprise dans ses écrits sur la responsabilité à l'âge des appareils et sur la dissociation du faire et du sentir moral.